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Quand les salariés perdent confiance dans leur management
Où en est le moral des salariés dans les grandes entreprises, après vingt mois de crise ? A l'occasion du Trophée du capital humain 2010, l'IFOP a mesuré, pour le cabinet de recrutement Michael Page et Le Monde, l'opinion des salariés sur la gestion des ressources humaines dans les grands groupes français. Les résultats de l'étude sont publiés le 8 juin.Le contexte économique général laissait présager des réponses très
négatives. Le chômage en France a commencé à se stabiliser au premier
trimestre, mais le sous-emploi est en forte hausse. Près de 4 millions de
personnes étaient en recherche d'emploi en avril. Le gel ou le
ralentissement des hausses de rémunération des cadres constatés en 2009
devraient se poursuivre en 2010, selon l'enquête annuelle de la Cegos. De
nouvelles réductions de masses salariales sont programmées. La dernière
enquête TNS-Sofres, tout comme les sondages moins académiques qui
fleurissent sur la Toile, enregistre un moral plutôt sombre pour l'ensemble
des salariés, avec des signes d'amélioration au premier trimestre.
Pourtant, 73 % des salariés interrogés par l'IFOP se déclarent " satisfaits
de leur situation professionnelle actuelle ", dont 11 % " très satisfaits ".
" En dépit du contexte de crise, la satisfaction générale des salariés à
l'égard de leur situation professionnelle est étonnamment restée dans la
moyenne ", constate Frédéric Micheau, le directeur adjoint du département
opinion et stratégies d'entreprise de l'IFOP.
Mais derrière cette satisfaction de façade, les salariés remettent
majoritairement en cause le management. Ils font état du manque d'écoute et
de reconnaissance, malgré leur niveau d'implication élevé, et déplorent un
partage inéquitable des profits. Point par point, ce sombre bilan reste
néanmoins contrasté.
Les salariés des grandes entreprises se disent stressés pour 62 % d'entre
eux. Et 77 % sont mécontents de la répartition des profits entre dirigeants,
salariés et actionnaires ; 55 % ont le sentiment de ne pas être écoutés par
leur hiérarchie, même si paradoxalement ils s'estiment respectés (59 %).
Les salariés qui ont subi la crise expriment une perte de confiance dans
leur management. On parle de reprise de la croissance - l'Association pour
l'emploi des cadres (APEC) constate même une légère reprise des offres
d'emplois -, mais les personnes interrogées ne perçoivent pas, à l'intérieur
des entreprises, les fruits de leurs efforts.
Ils estiment à 64 % que leur implication personnelle est mal prise en compte
dans leur rémunération ; et à 60 % que c'est aussi le cas en ce qui concerne
leur performance individuelle.
" Les critiques sur la rémunération et la répartition des profits sont à
mettre en perspective avec la dégradation de l'image que le monde de
l'entreprise a subie en 2009 ", commente M. Micheau. Les bonus des traders,
les rémunérations des grands patrons, l'affaire Kerviel, sont autant de
polémiques qui ont posé la question de la juste répartition des profits,
principalement dans les grandes entreprises. Près de 32 % des salariés
estiment que les profits sont partagés de manière très inéquitable. Un
sentiment partagé à tous les niveaux de l'entreprise, quelle que soit sa
taille : 75 % pour les cadres supérieurs, 80 % pour les ouvriers, 71 % chez
les moins de 25 ans, 79 % pour les plus de 50 ans, 80 % dans les entreprises
de plus de 10 000 salariés.
" Même si les salariés des grandes entreprises bénéficient historiquement de
conditions privilégiées, le contexte de crise joue à plein ", indique M.
Micheau. Près des trois quarts des salariés interrogés se disent toutefois
fiers d'appartenir à leur entreprise (72 %), notamment les plus jeunes (77
%). Ils sont également toujours très investis : 63 % se disent impliqués
dans la vie de leur entreprise. Et plus ils sont âgés, plus ils
s'investissent, quelle que soit la taille de la société qui les emploie. "
Ils ont subi la crise, mais anticipent que ça va aller mieux. Leur
investissement est une forme de résilience, mais elle s'accompagne d'une
forte augmentation du stress ", analyse le responsable à l'IFOP.
Le niveau de stress déclaré est en effet supérieur de 10 points à ce que
l'on observait pour l'ensemble des salariés en 2009. Les cadres supérieurs
indiquent ainsi être stressés à 62 %, les employés à 66 % ; les femmes se
déclarent à 66 % stressées, contre 59 % des hommes.
" La plupart des sondages sur le moral des salariés sont plus positifs pour
les hommes que pour les femmes, explique Sophie Peyrot, responsable
éditoriale du baromètre sur le moral des salariés publié chaque trimestre
par la société d'études Juritravail. Car les femmes cumulent plus de stress
extérieur à l'entreprise et l'expriment plus facilement. Mais l'écart semble
se creuser entre hommes et femmes depuis début 2009. "
Les femmes, davantage salariées dans le secteur des services, ont été les
premières victimes de l'extension du sous-emploi, indique la Lettre de
l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) du 26 mai sur "
Le chômage et l'emploi des femmes dans la crise ". Le stress croît également
avec l'âge, passant de 37 % chez les moins de 25 ans à 72 % chez les plus de
50 ans.
" Même si 40 % des salariés se disent satisfaits des actions menées par leur
direction pour améliorer le bien-être au travail, les entreprises doivent
amplifier leurs efforts, estime Frédéric Micheau, car ce stress ne sera pas
sans conséquence sur la qualité du travail. "
Résultat préoccupant
Le dernier point particulièrement préoccupant de ce sondage porte sur la
stratégie de l'entreprise. A la question intitulée " Je comprends et
j'adhère à la stratégie de mon entreprise ", 51 % des salariés interrogés
ont répondu non : 43 % des cadres supérieurs, 56 % des 50 ans et plus, et
même 40 % des salariés qui se disent satisfaits de leur situation
professionnelle actuelle ! A croire que la majorité des grandes entreprises
françaises soit n'ont plus de stratégie - ce qui est improbable - , soit ont
renoncé à la communiquer à leurs salariés , soit ont échoué à la rendre
crédible aux yeux de leurs employés.
Pour que les réorganisations, récurrentes dans les grands groupes, ne se
fassent pas aux dépens du capital humain, le personnel doit être pleinement
associé à la stratégie de l'entreprise.
La leçon positive à retenir de cette enquête concerne le dialogue social. Si
55 % des salariés indiquent que leur entreprise a pris des initiatives "
négatives " en matière d'emploi au cours de l'année 2009, 57 % de ceux qui
ont connu un plan social depuis septembre 2008 (26 %) sont satisfaits de la
façon dont il a été géré.
Alors que le dialogue social est un thème habituellement sévèrement jugé par
les salariés, 45 % des personnes interrogées jugent la qualité du dialogue
social satisfaisante dans leur entreprise. " Dans le contexte de crise
actuel, c'est plutôt un bon chiffre ", commente M. Micheau, même si, à y
regarder de plus près, on constate que les plus de 50 ans sont à 60 %
insatisfaits sur cette question, et les non-cadres à 61 %.
A noter que, s'ils avaient la possibilité de changer d'emploi à poste et à
salaire équivalents, les salariés retiendraient à 47 % le critère de la
politique sociale de l'entreprise (qualité du dialogue social, bien-être au
travail) pour sélectionner leur entreprise.
Sans dessiner une typologie claire des salariés, cette étude distingue
nettement deux profils. Les salariés de plus de 50 ans, non-cadres, peu
diplômés et expérimentés (au moins deux ans d'ancienneté), sont beaucoup
plus critiques que les autres catégories sur la plupart des questions : les
initiatives en matière d'emploi, la gestion du plan social, le dialogue
social, la rémunération, les conditions de travail et les valeurs de
l'entreprise.
En revanche, les cadres supérieurs, plutôt jeunes, avec peu d'ancienneté,
salariés dans les entreprises de plus de 5 000 personnes, ressemblent à s'y
méprendre à des " salariés heureux ".
Anne Rodier
